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09/05/2008
EXPLORATIONS : L'homme qui lisait Strabon au café Tortoni
Par Nicolas PéRéGRIN
Le 05 Mai 2004
Nous sommes à Buenos Aires. Nous avons retrouvé Nicolas Bonnal, en fuite comme toujours, au café Tortoni. Il lisait du Strabon et buvait un café. Il a bien voulu nous accorder un entretien.
- Nicolas Bonnal, pourquoi lisez-vous du Strabon ?
- Strabon explique notre géographie humaine et sacrée mieux que le guide Michelin et les rapports de la Datar. J'en apprends plus sur la Gaule et l'Ibérie (livres III et IV) que dans tous les rapports d'experts et bureaucrates. Il y a quelque chose que le système cybernétique moderne ne peut effacer, voyez-vous. Le monde moderne reste une histoire houdinesque, une histoire de prestidigitateur et de prestidigital. Sous leur plage, les bons pavés d'antan. Sous les autoroutes de l'information, la voie romaine. Sous l'Hexagone, la Gaule dessinée par Dieu.
- Mais encore ?
- J'aime associer des lectures savantes à des lieux délicats. Ce café Tortoni, cette oeuvre d'art fut celui de Borges et Sabato. Il a ses colonnades, ses billards, ses serveurs élégants. Il est la modernité dans son essence subtile : celle des surréalistes espagnols et français, des cinéastes américains, de la peinture abstraite russe. Pour la relever, j'y lis non pas du Lorca ou du Breton, mais du Strabon. Je donne des indications cynesthésiques de ce type dans mon livre "Le Voyageur éveillé" : quelle musique, quel vers dans quel lieu...
- On comprend pourquoi ils ne se vendent pas, vos livres.
- Borges dit qu'il écrit pour lui, pour oublier le temps qui passe, et pour ses amis. Je fais de même. Mais détrompez-vous : mes livres se traduisent et j'épouserai, j'espère, une jeune étudiante orthodoxe ukrainienne au printemps prochain. Elle a lu mon "Tolkien" traduit en russe. Et depuis nous correspondons par Internet. J'apprends donc l'ukrainien en Argentine.
- Comme c'est émouvant... et si vous ne l'épousez pas ?
- Je poursuivrai mon existence cénobitique ou épouserai une Argentine.
- Justement ! Les Argentines...
- Elles ont les formes des Andalouses, le sourire des Françaises, les cheveux des Galiciennes. C'est donc un doux supplice.
- Bon... assez de bagatelles.
- Ce n'est pas de la bagatelle. Elles vont aussi à la messe, et je vois les motards se signer devant chaque église.
- ...
- Je vois aussi des librairies guénoniennes, des librairies où l'on vend Chesterton comme du bon pain. J'ai même retrouvé le livre d'Izoulet, "Paris capitale des religions", qui inspira les grands travaux de Mitterrand. Et qui est introuvable en France. Buenos Aires n'est pas une ville, c'est une librairie. La bibliothèque de Babel.
- Qu'est ce qui vous plaît à Buenos Aires ?
- C'est un grand Paris, comme celui d'Abellio. Un Paris réussi, un Paris trocadérien, avec plein de petits Neuilly, des arbres dans les appartements, des avenues Foch à chaque coin de rue, une architecture Art Nouveau. On se sent à Madrid, à Milan ou Palerme. Oh, si vous voyiez les jardins botaniques de Palermo (le quartier italien). Et ces femmes dans les rues, comme des Eve descendues du jardin édénique. Il y a aussi les Champs-Elysées, les obélisques républicains, les Champs-Elysées argentins...
- En somme vous avez trouvé votre Polypolis.
- Dans mon "Voyageur", j'évoque une ville immense, cosmopolite, une ville univers : c'est la Polypolis (j'en ai assez des métropoles). Chaque ville devient un quartier de la Polypolis. Ici je me sens à Londres, avenue Henri-Martin, à Hambourg, à Séville (pour les parcs). C'est donc vraiment la Polypolis. Je rappelle la phrase du grand Canetti : les villes où l'on a vécu deviennent les quartiers de la ville où l'on meurt. Une ville en outre peuplée comme l'était l'Europe il y a cinquante ans, avec de braves gens qui parlent un castillan proche de l'espéranto, vous comprennent en italien ou en français, ne peuvent se retenir de vous saluer dans la rue.
- On se sent bien en Amérique tout de même ?
- On se sent dans cette Europe qui va de l'Atlantique à l'Oural. L'Europe commence en Ukraine et elle s'achève à Buenos Aires. Les Nord-Américains adorent dire New York, New Jersey, New Orleans. Pas les Espagnols. Ils ne se sont pas projetés de l'autre côté, dans le néo de la matrice. - Vous ne passez pas souvent vos hivers en Asie ? - Oui, mais j'en avais assez. L'Asie est partout en Europe maintenant, comme l'Amérique du nord (disons l'Etasunie) et bien sûr l'Afrique. Si l'on veut se dépayser, il faut venir ici. C'est le vrai dépaysement puisque c'est l'Europe. Il n'y a pas non plus de touristes. Les bobos (les idiots en espagnol) vont à Ushuaia et c'est très bien comme ça. C'est ce que j'appelle de la contre-programmation. Faire l'inverse de ce que fait le vulgum pecus touristique.
- Vous avez quitté Grenade dont vous disiez le plus grand bien. Peut-on vous faire confiance ?
- Je suis resté deux ans à Grenade, ce qui pour un touriste de passage n'est pas si mal. Je n'ai pas cessé de sangloter les derniers jours au point que je pensais qu'il ne fallait plus partir. J'ai revu l'Alhambra de novembre, belle et enfin vidée de ses profanateurs, et j'ai exécuté mes beaux paseos dans les labyrinthes crétois de mon Albaicin. Je dirai que les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre la maison espagnole, gardienne du Graal de l'Europe. Mais on se trompe toujours. La démographie nous tuera ici comme ailleurs. C'est ce que je disais plus haut : Strabon, toujours Strabon.
- Vous vous rendez compte que personne n'a envie de venir en Argentine.
- Ce café coûte quatre francs. Ailleurs, il en coûte un. Un menu dans un bon restaurant coûte dix francs. Une location dans un beau deux-pièces coûte 700 francs. L'Argentine est bradée, l'Argentine est misérable mais elle tient debout. La valeur n'est pas dans le coût. Et puis écoutez-moi : ceux qui achètent des appartements un million d'euros à Paris pourraient se retrouver avec un logis à cent mille euros dans dix ans ou même avant. Dieu nous a donné l'espace, le diable a créé la spéculation immobilière. Je ne me fais pas de souci. L'économie virtuelle et subtile, celle du diable, pour des raisons qui varient de l'un à l'autre, s'est effondrée ici. Mais le pays est grand, bien peuplé, il ne peut pas être envahi. Notre Europe est à la veille de catastrophes financières et surtout démographiques. Strabon, toujours Strabon. Je précise que je vous raconte tout cela pour que l'on ne me prenne pas pour un imbécile. Je sais où je pose les pieds. Mais je préfère retourner à la Boca et au Recolete pour manger des empanadas et saluer les belles chicas.
- Vous passerez l'hiver ici ?
- Non, l'été. Après je dois me rendre dans les Andes, à Cuzco, au lac Titicaca, au parc des Glaciers, en Uruguay, à Florianópolis, à Salta, dans la Pampa, dans la Selva...
- Pourquoi ne restez-vous pas à Buenos Aires ?
- J'aimerais, mais je suis bête comme mes pieds.
10:27 Publié dans Nicolas Bonnal | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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