20/07/2011
PRÉCISIONS A PROPOS DE LA PRISE D’ALGER DU 5 JUILLET 1830
De Roland COURTINAT
Il faut se souvenir que du début du XVIesiècle jusqu’en 1830 les pirates barbaresques de la Régence turque d’Alger ont écumé les côtes européennes de la Méditerranée, de l’Adriatique, de la mer Egée et de l’Atlantique. Pendant plus de trois siècles ces mers ont été un champ d’action propice aux rapines, à la traite des femmes, au trafic des esclaves. La revente des cargaisons volées et des captifs devint vite l’un des facteurs principaux de prospérité de la Régence et la fortune des marchands d’esclaves.
L’amiral anglais, sir Sydney Smith, fut le premier à déclarer qu’une intervention navale contre la piraterie barbaresque devait avoir un caractère international. Mais son mémoire adressé aux divers gouvernements européens dans l’été 1814 ne recueillit qu’un intérêt poli. Au Congrès de Vienne, en 1815, sur proposition du Piémont-Sardaigne, c’est la condamnation unanime de l’esclavage barbaresque qui est proclamée par les participants. L’Angleterre est chargée de faire appliquer cette résolution, mais elle ne fait rien. L’occasion se présente à nouveau au Congrès d’Aix-la-Chapelle en 1819, qui mandate les gouvernements français et britannique pour notifier au dey d’Alger la volonté de l’Europe de voir supprimée la piraterie, qualifiée de système hostile au commerce pacifique sous menace d’une ligue générale des puissances. La France et l’Angleterre ne recevront qu’un refus brutal. C’est fort habilement que CharlesX transformera les griefs français contre la Régence, suite au coup de l’éventail, et surtout à l’attaque scélérate au canon du navire amiral La Provence, portant pavillon parlementaire, en une opération internationale ayant reçu l’accord de toutes les puissances européennes— y compris la Suède et la Russie— pour éradiquer la piraterie de ce nid de vipères qu’était Alger. Vouloir y voir globalement une volonté de reprendre(?) une expansion coloniale est inexact. Après la prise d’Alger, de Bourmont est laissé dans l’ignorance des intentions du gouvernement français, probablement parce que celui-ci est pris au dépourvu. Il prend quelques mesures militaires et signe quelques actes administratifs qui ne semblent pas indiquer l’intention de conserver le pays.
Si le général de Bourmont est ministre de la Guerre du gouvernement Polignac, c’est le baron d’Haussez (et non le vice-amiral Duperré) qui est ministre de la Marine et des colonies(?). Depuis l’âge de 16ans, l’amiral Duperré bourlingue sur toutes les mers du globe. Il prend part à tous les combats de la Révolution et de l’Empire. Commandeur de la Légion d’Honneur et baron d’Empire en 1810, Duperré est promu contre-amiral en 1811. Préfet maritime de Toulon pendant les Cent Jours, il est limogé jusqu’en 1818, date à laquelle il reprend du service actif. Il est nommé préfet maritime de Brest en 1827. Parvenu à la fin d’une carrière honorable, il est peu enclin à se compromettre dans une aventure, et pour lui l’expédition d’Alger est une aventure. Il ne dissimule ni ses sentiments ni les difficultés de l’entreprise. Il fait part de ses appréhensions à son ministre. D’autant que les rapports entre de Bourmont et Duperré sont tendus et le resteront tout le temps de la campagne.
Si la publication des Quatre Ordonnances et les Trois Glorieuses ont précipité la chute et l’abdication de CharlesX, elles n’ont en revanche eu peu d’ incidence sur la prise d’Alger. De Bourmont quitte définitivement l’Algérie le 3septembre 1830. Sur le port il cherchera longtemps un navire marchand qui veuille bien le recevoir, le nouveau gouvernement français ayant eu la mesquinerie de lui refuser un vaisseau de guerre français. Finalement il embarque à bord d’un brick autrichien. C’est en proscrit qu’il quitte Alger avec ses deux fils ; l’aîné portant les drapeaux pris à l’ennemi, le quatrième
dans son cercueil, mort au combat.
Rivarol du du n°3008 du 15 juillet 2011
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14/07/2011
Otto de Habsbourg : un prince d’Europe
« II faut être bon patriote pour être bon européen. L’Europe est une communauté de nations, une communauté diversifiée. » L’homme qui s’exprimait ainsi dans un reportage inédit que lui consacrait FR3 en 1991 et dont j‘étais l’un des auteurs se trouvait particulièrement bien placé pour évoquer l’Europe, son destin et son avenir. L’Europe des Nations était sa passion, la défendre était sa mission. Il me précisait :
« L’Europe est un dénominateur commun. Un patrimoine commun. Il n’y a jamais eu autant de musées des Arts et Traditions populaires que de nos jours et la jeunesse s’y intéresse. » Et, sur ce sujet sensible, il concluait, sans ambiguïté : « L’Europe sera chrétienne ou ne sera pas. »L’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine qui vient de s‘éteindre était né le 20 novembre 1912, fils aîné de Charles, dernier empereur d’Autriche-Hongrie et de Zita, née Bourbon-Parme. Il ne s’est pas contenté d‘être un héritier de l’Histoire, il fut aussi un acteur essentiel de son temps et un visionnaire qui redonna un lustre à son illustre patronyme, de l’entre-deux guerres à la guerre froide. La liberté en Europe lui doit beaucoup.
L’Europe coulait dans ses veines puisqu’il était à la fois un descendant de Charles-Quint, de l’impératrice Marie-Thérèse, de François-Joseph et aussi de Louis XIV par sa mère. Ce sont les tourments et les tragédies du XXe siècle qui ont façonné son destin, dans la douleur puis l’apaisement et l’espoir. Sa vie et sa personnalité étaient fascinantes. Le 30 décembre 1916, en pleine Première Guerre mondiale, il accompagnait ses parents à Budapest où ils étaient couronnés souverains apostoliques de Hongrie, dans la même église où l’avaient été François-Joseph et Sissi en 1867. Le jeune Otto, âgé de 4 ans, coiffé du traditionnel bonnet à plumes, était leur petit-neveu. Il a été témoin des efforts pathétiques de son père et de sa mère pour arrêter la tuerie et négocier une paix séparée. En vain… Clemenceau porte une gravissime responsabilité : par son obstination et son anti-monarchisme obsessionnel, « le Tigre » refusa une négociation avec Vienne. La guerre continua… Les idéologues pacifistes de 1918-1920 s’acharnèrent à détruire les empires, dont celui des Habsbourg, au nom de la fraternité. Ces négociateurs, aveugles et sourds, oublièrent l’avertissement de Talleyrand au Congrès de Vienne en 1815 : « Ne détruisons jamais l’Autriche : c’est le rempart de l’Europe. » La création d’ Etats artificiels, comme la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, a pulvérisé ce rempart, laissant le champ libre à Hitler puis à Staline, avec les tragiques conséquences que l’on connaît. Otto grandit dans le spectacle d’une Europe qui s‘était suicidée et n’avait rien compris, ni aux lois de l’ Histoire ni à celles de la Géographie.
Jeune prince portant un nom honni et vivant dans la gêne (en exil ibérique, il lui est arrivé de ne pouvoir sortir de chez lui pendant trois jours, le temps nécessaire au cordonnier pour réparer l’unique paire de chaussures du descendant des souverains du Saint Empire romain germanique…), Otto fut l’un des premiers à lire Mein Kampf et à comprendre qu’Hitler voulait et aurait la guerre, sa revanche contre « le diktat de Versailles » et ses dramatiques illusions de paix. Otto prévint les dirigeants européens. Peu l‘écoutèrent. « Hitler fut, dans ma vie, le seul homme avec qui j’ai refusé d’avoir une conversation. » L’archiduc visionnaire devint la bête noire du national-socialisme. Un commando fut chargé de l’enlever mais il s‘échappa. Par vengeance, Hitler appela l’Anschluss de 1938 d’un nom de code explicite : « Opération Otto ». En 1940, Son Altesse Impériale et Royale est l’un des derniers à quitter Paris « ville morte ». Puis, ce fut Bordeaux, l’Espagne, les Etats-Unis. Un nouvel exil qui ne l’empêche pas de revendiquer auprès du Président Roosevelt son credo : « Je suis Européen. » Avant son départ, Otto avait réglé la situation de nombreux réfugiés autrichiens, y compris juifs et communistes. En 1944, Otto avertit Roosevelt, agonisant, et Churchill que Staline va avaler toute l’Europe. De nouveau, le plus discret et le plus remarquable des aristocrates se dresse contre une autre barbarie, le communisme stalinien et il permet à l’Autriche de survivre avant de retrouver son identité dix ans plus tard, en 1955.
En 1951, le prince, respectueux des particularismes et des langues (il en parlait parfaitement huit et le hongrois était son idiome préféré), il épouse, à Nancy, Regina de Saxe-Meiningen, disparue au début de 2010 et qui lui donna sept enfants. Aimant la France, il n’avait pas choisi la capitale lorraine sans raisons. « Nous sommes des Lorrains très attachés à cette région. Plusieurs de mes ancêtres sont enterrés dans la chapelle des Cordeliers. » Devenu député européen après bien des péripéties, esprit à la curiosité universelle, il maniait aussi un humour discret. Ainsi, au Parlement de Strasbourg, où il se faisait appeler simplement « Dr Habsburg », lorsqu’on lui signala un match de football Autriche-Hongrie, il demanda « Contre qui ? ». Conférencier étincelant, auteur d’ouvrages brillants, éditorialiste à L’Est Républicain, il refusa, après la chute du communisme, de diriger l’Etat hongrois comme on le lui proposait. Et il me dit : « Qu’est-ce qu’un conservateur ? C’est quelqu’un qui réalise les réformes dont les progressistes ne font que parler. Il faut retenir les faits, ne pas les masquer par les idéologies. »Une leçon lumineuse, à méditer du côté des technocrates froids et anonymes de Bruxelles. Au nom de l’Histoire dont ce prince humaniste et passionnant restera un étincelant symbole. Merci, Monseigneur. Reposez en paix. L’Europe, la vraie, la nôtre, ne vous oubliera pas.
JdC
• Dernier ouvrage paru : La Saga des Habsbourg (Perrin).
source: Présent ; article extrait du n° 7390
du Jeudi 14 juillet 2011
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13/07/2011
IL Y A DEUX AMÉRIQUES

De Jacqueline VIDAL :
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01/08/2008
Gabriele D’Annunzio :« Entre la lumière d’Homère et l’ombre de Dante »
« En quelque sorte, un dialogue d'esprit, une provocation, un appel... »
Friedrich Nietzsche
Né en 1863, à Pescara, sur les rivages de l'Adriatique, D'Annunzio sera le plus glorieux des jeunes poètes de son temps. Son premier recueil paraît en 1878, inspiré des Odes Barbares de Carducci. Dans L'Enfant de volupté, son premier roman, qu'il publie à l'âge de vingt-quatre ans, l'audace immoraliste affirme le principe d'une guerre sans merci à la médiocrité. Chantre des ardeurs des sens et de l'Intellect, D'Annunzio entre dans la voie royale de l'Art dont l'ambition est de fonder une civilisation neuve et infiniment ancienne.
Le paradoxe n'est qu'apparent. Ce qui échappe à la logique aristotélicienne rejoint une logique nietzschéenne, toute flamboyante du heurt des contraires. Si l'on discerne les influences de Huysmans, de Baudelaire, de Gautier, de Flaubert ou de Maeterlinck, il n'en faut pas moins lire les romans, tels que Triomphe de la Mort ou Le Feu, comme de vibrants hommages au pressentiment nietzschéen du Surhomme.
Il n'est point rare que les toutes premières influences d'un auteur témoignent d'une compréhension plus profonde que les savants travaux qui s'ensuivent. Le premier livre consacré à Nietzsche (celui de Daniel Halévy publié en 1909 ) est aussi celui qui d'emblée évite les mésinterprétations où s'embrouilleront des générations de commentateurs. L'écrivain D'Annunzio, à l'instar d'Oscar Wilde ou de Hugues Rebell, demeurera plus proche de la pensée de Nietzsche,- alors même qu'il ignore certains aspects de l'œuvre,- que beaucoup de spécialistes, précisément car il inscrit l'œuvre dans sa propre destinée poétique au lieu d'en faire un objet d'études méthodiques.
On mesure mal à quel point la rigueur méthodique nuit à l'exactitude de la pensée. Le rigorisme du système explicatif dont usent les universitaires obscurcit leur entendement aux nuances plus subtiles, aux éclats brefs, aux beaux silences. « Les grandes idées viennent sur des pattes de colombe » écrivait Nietzsche qui recommandait aussi à son ami Peter Gast un art de lire bien oublié des adeptes des « méthodes critiques »: « Lorsque l'exemplaire d'Aurores vous arrivera en mains, allez avec celui-ci au Lido, lisez le comme un tout et essayez de vous en faire un tout, c'est-à-dire un état passionnel ».
L'influence de Nietzsche sur D'Annunzio, pour n'être pas d'ordre scolaire ou scolastique, n'en est pas pour autant superficielle. D'Annunzio ne cherche point à conformer son point de vue à celui de Nietzsche sur telle ou telle question d'historiographie philosophique, il s'exalte, plus simplement, d'une rencontre. D'Annunzio est « nietzschéen » comme le sera plus tard Zorba le Grec. Par les amours glorieuses, les combats, les défis de toutes sortes, D'annunzio poursuit le Songe ensoleillé d'une invitation au voyage victorieuse de la mélancolie baudelairienne.
L'enlèvement de la jeune duchesse de Gallese, que D'Annunzio épouse en 1883 est du même excellent aloi que les pièces de l'Intermezzo di Rime, qui font scandale auprès des bien-pensants. L'œuvre entière de D'Annunzio, si vaste, si généreuse, sera d'ailleurs frappée d'un interdit épiscopal dont la moderne suspicion, laïque et progressiste est l'exacte continuatrice. Peu importe qu'ils puisent leurs prétextes dans le Dogme ou dans le « Sens de l'Histoire », les clercs demeurent inépuisablement moralisateurs.
Au-delà des polémiques de circonstance, nous lisons aujourd'hui l'œuvre de D'Annunzio comme un rituel magique, d'inspiration présocratique, destiné à éveiller de son immobilité dormante cette âme odysséenne, principe de la spiritualité européenne en ses aventures et créations. La vie et l'œuvre, disions-nous, obéissent à la même logique nietzschéenne,- au sens ou la logique, désentravée de ses applications subalternes, redevient épreuve du Logos, conquête d'une souveraineté intérieure et non plus soumission au rationalisme. Par l'alternance des formes brèves et de l'ampleur musicale du chant, Nietzsche déjouait l'emprise que la pensée systématique tend à exercer sur l'Intellect.
De même, D'Annunzio, en alternant formes théâtrales, romanesques et poétiques, en multipliant les modes de réalisation d'une poésie qui est , selon le mot de Rimbaud, « en avant de l'action » va déjouer les complots de l'appesantissement et du consentement aux formes inférieures du destin, que l'on nomme habitude ou résignation.
Ce que D'Annunzio refuse dans la pensée systématique, ce n'est point tant la volonté de puissance qu'elle manifeste que le déterminisme auquel elle nous soumet. Alors qu'une certaine morale « chrétienne » - ou prétendue telle - n'en finit plus de donner des lettres de noblesse à ce qui, en nous, consent à la pesanteur, la morale d’annunzienne incite aux ruptures, aux arrachements, aux audaces qui nous sauveront de la déréliction et de l'oubli. Le déterminisme est un nihilisme. La « liberté » qu'il nous confère est, selon le mot de Bloy « celle du chien mort coulant au fil du fleuve ».
Cette façon d’annunzienne de faire sienne la démarche de Nietzsche par une méditation sur le dépassement du nihilisme apparaît rétrospectivement comme infiniment plus féconde que l'étude, à laquelle les universitaires français nous ont habitués, de « l'anti-platonisme » nietzschéen,- lequel se réduit, en l'occurrence, à n'être que le faire valoir théorique d'une sorte de matérialisme darwiniste, comble de cette superstition « scientifique » que l'œuvre de Nietzsche précisément récuse: « Ce qui me surprend le plus lorsque je passe en revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir toujours sous les yeux le contraire de ce que voient ou veulent voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection en faveur des êtres plus forts et mieux venus, le progrès de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui saute aux yeux: la suppression des cas heureux, l'inutilité des types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne... Les plus forts et les plus heureux sont faibles lorsqu'ils ont contre eux les instincts de troupeaux organisés, la pusallinimité des faibles et le grand nombre. »
Le Surhomme que D'Annunzio exalte n'est pas davantage l'aboutissement d'une évolution que le fruit ultime d'un déterminisme heureux. Il est l'exception magnifique à la loi de l'espèce. Les héros du Triomphe de la Mort ou du Feu sont des exceptions magnifiques. Hommes différenciés, selon le mot d'Evola, la vie leur est plus difficile, plus intense et plus inquiétante qu'elle ne l'est au médiocre. Le héros et le poète luttent contre ce qui est, par nature, plus fort qu'eux. Leur art instaure une légitimité nouvelle contre les prodigieuses forces adverses de l'état de fait. Le héros est celui qui comprend l'état de fait sans y consentir. Son bonheur est dans son dessein. Cette puissance créatrice,- qui est une ivresse,- s'oppose aux instincts du troupeau, à la morale de l'homme bénin et utile.
Les livres de D'Annunzio sont l'éloge des hautes flammes des ivresses. D'Annunzio s'enivre de désir, de vitesse, de musique et de courage car l'ivresse est la seule arme dont nous disposions contre le nihilisme. Le mouvement tournoyant de la phrase évoque la solennité, les lumières de Venise la nuit, l'échange d'un regard ou la vitesse physique du pilote d'une machine (encore parée, alors, des prestiges mythologiques de la nouveauté). Ce qui, aux natures bénignes, paraît outrance devient juste accord si l'on se hausse à ces autres états de conscience qui furent de tous temps la principale source d'inspiration des poètes. Filles de Zeus et de Mnémosyne, c'est-à-dire du Feu et de la Mémoire, les Muses Héliconiennes, amies d'Hésiode, éveillent en nous le ressouvenir de la race d'or dont les pensées s'approfondissent dans les transparences pures de l'Ether !
« Veut-on, écrit Nietzsche, la preuve la plus éclatante qui démontre jusqu'où va la force transfiguratrice de l'ivresse ?- L'amour fournit cette preuve, ce qu'on appelle l'amour dans tous les langages, dans tous les silences du monde. L'ivresse s'accommode de la réalité à tel point que dans la conscience de celui qui aime la cause est effacée et que quelque chose d'autre semble se trouver à la place de celle-ci,- un scintillement et un éclat de tous les miroirs magiques de Circé... »
Cette persistante mémoire du monde grec, à travers les œuvres de Nietzsche et de D'Annunzio nous donne l'idée de cette connaissance enivrée que fut, peut-être, la toute première herméneutique homérique dont les œuvres hélas disparurent avec la bibliothèque d'Alexandrie. L'Ame est tout ce qui nous importe. Mais est-elle l'otage de quelque réglementation morale édictée par des envieux ou bien le pressentiment d'un accord profond avec l'Ame du monde ? « Il s'entend, écrit Nietzsche, que seuls les hommes les plus rares et les mieux venus arrivent aux joies humaines les plus hautes et les plus altières, alors que l'existence célèbre sa propre transfiguration: et cela aussi seulement après que leurs ancêtres ont mené une longue vie préparatoire en vue de ce but qu'ils ignoraient même. Alors une richesse débordante de forces multiples, et la puissance la plus agile d'une volonté libre et d'un crédit souverains habitent affectueusement chez un même homme; l'esprit se sent alors à l'aise et chez lui dans les sens, tout aussi bien que les sens sont à l'aise et chez eux dans l'esprit. » Que nous importerait une Ame qui ne serait point le principe du bonheur le plus grand, le plus intense et le plus profond ? Evoquant Goethe, Nietzsche précise : « Il est probable que chez de pareils hommes parfaits, et bien venus, les jeux les plus sensuels sont transfigurés par une ivresse des symboles propres à l'intellectualité la plus haute. »
La connaissance heureuse, enivrée, telle est la voie élue de l'âme odysséenne. Nous donnons ce nom d'âme odysséenne, et nous y reviendrons, à ce dessein secret qui est le cœur lucide et immémorial des œuvres qui nous guident, et dont, à notre tour, nous ferons des romans et des poèmes. Cette Ame est l'aurore boréale de notre mémoire. Un hommage à Nietzsche et à D'Annunzio a pour nous le sens d'une fidélité à cette tradition qui fait de nous à la fois des héritiers et des hommes libres. Maurras souligne avec pertinence que « le vrai caractère de toute civilisation consiste dans un fait et un seul fait, très frappant et très général. L'individu qui vient au monde dans une civilisation trouve incomparablement davantage qu'il n'apporte. »
Ecrivain français, je dois tout à cet immémorial privilège de la franchise, qui n'est lui-même que la conquête d'autres individus, également libres. Toute véritable civilisation accomplit ce mouvement circulaire de renouvellement où l'individu ni la communauté ne sont les finalités du Politique. Un échange s'établit, qui est sans fin, car en perpétuel recommencement, à l'exemple du cycle des saisons.
La philosophie et la philologie nous enseignent qu'il n'est point de mouvement, ni de renouvellement sans âme. L'Ame elle-même n'a point de fin, car elle n'a point de limites, étant le principe, l'élan, la légèreté du don, le rire des dieux. Un monde sans âme est un monde où les individus ne savent plus recevoir ni donner. L'individualisme radical est absurde car l'individu qui ne veut plus être responsable de rien se réduit lui-même à n'être qu'une unité quantitative,- cela même à quoi tendrait à le contraindre un collectivisme excessif. Or, l'âme odysséenne est ce qui nous anime dans l'œuvre plus vaste d'une civilisation. Si cette Ame fait défaut, ou plutôt si nous faisons défaut à cette âme, la tradition ne se renouvelle plus: ce qui nous laisse comprendre pourquoi nos temps profanés sont à la fois si individualistes et si uniformisateurs. La liberté nietzschéenne qu'exigent les héros des romans de D’annunzio n'est autre que la liberté supérieure de servir magnifiquement la Tradition. Ce pourquoi, surtout en des époques cléricales et bourgeoises, il importe de bousculer quelque peu les morales et les moralisateurs.
L'âme odysséenne nomme cette quête d'une connaissance qui refuse de se heurter à des finalités sommaires. Odysséenne est l'Ame de l'interprétation infinie,- que nulle explication « totale » ne saurait jamais satisfaire car la finalité du « tout » est toujours un crime contre l'esprit d'aventure, ainsi que nous incite à le croire le Laus Vitae:
« Entre la lumière d'Homèreet l'ombre de Dante
semblaient vivre et rêver
en discordante concorde
ces jeunes héros de la pensée
balancés entre le certitude
et le mystère, entre l'acte présent
et l'acte futur... »
Victorieuse de la lassitude qui veut nous soumettre aux convictions unilatérales, l'âme odysséenne, dont vivent et rêvent les « jeunes héros de la pensée », nous requiert comme un appel divin, une fulgurance de l'Intellect pur, à la lisière des choses connues ou inconnues.
Luc-Olivier d'Algange
source: Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 510:23 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
10/07/2008
Pieter Aspe, le Simenon flamand
dans le Figaro du 07/07/2008
Presque aussi prolifique que son illustre aîné, l'écrivain belge néerlandophone est traduit pour la première fois en France. Rencontre avec l'homme qui fait souffler un vent comique et iconoclaste au pays du roman policier.
A ce jour, les aventures du commissaire Van In ont déjà été imprimées à 1 million et demi d'exemplaires. En Belgique flamande, un habitant sur cinq possède un volume de Pieter Aspe dans sa bibliothèque. Chaque lundi soir, les sujets d'Albert II se ruent sur VTM, la télévision privée flamande. Pour rien au monde, ils ne rateraient la cinquième saison de la série inspirée par le romancier brugeois. Comment les éditeurs français ont-ils pu ignorer jusqu'à aujourd'hui un talent aussi prometteur ? « Je crois que personne, au sein du microcosme littéraire parisien, n'était en mesure de lire du flamand », avance l'intéressé, pince-sans-rire. Quinquagénaire discret, Pieter Aspe a les cheveux longs et le visage buriné d'un éternel surfeur - allure qu'il peaufine sur les plages de la mer du Nord, où il réside presque à l'année. « Mon premier ouvrage a paru en 1995. Le vingt-deuxième vient d'être imprimé. J'ai aussi été publié en Allemagne, mais ça n'a pas marché : ils ne savent pas rire, là-bas ! » La traduction française du Carré de la vengeance *, restitue avec brio cet humour caustique et inattendu.
Van In est un flic buté, étranglé par ses dettes au point de négliger son hygiène dentaire. Versavel, jumeau d'Hercule Poirot à l'homosexualité revendiquée, lui sert de comparse. Ils enquêtent tous deux sur le cambriolage d'une bijouterie prestigieuse. Stupeur : le précieux butin n'a pas été volé, mais simplement dissout dans un bain d'acide. « Avec ce premier roman, je m'étais lancé un défi, se souvient Pieter Aspe : pas de meurtre, pas de sexe. Les jeunes auteurs de polar désirent toujours rompre avec les modèles du genre. Mais je vous rassure, ces principes n'ont pas survécu bien longtemps ! » Hannelore Martens, substitut du procureur fraîchement nommée, accompagne Van In et Versavel dans leur quête du mystérieux alchimiste. Elle apparaît d'abord comme une ravissante idiote, puis dévoile une ambition sans scrupules. « Je voulais donner une image réaliste de la justice, explique Aspe. Les hommes de loi restent des êtres humains. Ils ne se comportent pas autrement dans le prétoire. » Van In et Martens vont clore l'affaire de manière peu académique. « Les forces de l'ordre échouent souvent dans leur travail. Pourquoi le cacher ? Dans les volumes qui suivent, mes personnages se montreront nettement plus efficaces. »
Enquêteur ou victime, personne n'échappe aux sarcasmes de Pieter Aspe. Les Degroof, propriétaires de la bijouterie vandalisée, incarnent la grande famille brugeoise typique, de celles qui tiennent la ville depuis le Moyen Age. Au fil des pages, ils se révèlent plus cruels encore que les Atrides. Vengeance et inceste constituent leur lot quotidien. Une mafia belge, en somme, qui règle ses comptes entre soi. « Pour les catholiques, il est capital d'être puni pour ses actes. Certains appliquent ces valeurs de façon totalement perverse », observe l'auteur. De ses propres croyances, Pieter Aspe ne dit pas grand-chose. Il avoue juste avoir officié un temps comme concierge de la chapelle du Saint-Sang, sanctuaire roman du XIIe siècle abritant de précieuses reliques. « L'édifice fut fondé par l'ordre des Templiers. Mon travail consistait à le faire visiter aux touristes. Je vivais dans le presbytère, de façon très confortable. C'est là que, le 1er juillet 1993, j'ai jeté les premiers mots du Carré de la vengeance », confie-t-il. La clé de son premier roman ? Une énigme en latin, inspirée en effet par le credo des Templiers. « Je voulais insuffler un peu d'histoire dans le récit, sans en faire trop non plus. »
Pieter Aspe prétend n'avoir pas beaucoup lu. « Pas de romans policiers en tout cas, sauf Simenon. Mes faveurs vont plutôt vers la littérature étrangère : Umberto Eco, par exemple. » Sa dénonciation de l'ésotérisme ne prétend pas rivaliser avec Le Nom de la rose. Léger, relevé par des dialogues piquants et un souffle d'exotisme, son Carré se laisse pourtant savourer sans complexe.
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L'île du bout du monde par Jean Raspail
Géorgie du Sud : 36° ouest 54° sud, en pleins cinquantièmes rugissants, à 3 000 km à l'est du cap Horn et à peu près autant de l'Antarctique qui déjà y propulse ses growlers et ses bergy-bits (petits icebergs meurtriers). À l'exception de l'île Bouvet, de l'île Heard, de l'île Macquarie et de l'archipel du Horn, il n'existe nulle part aux extrêmes du globe une terre isolée plus méridionale. En 1765, le capitaine Duclos-Guyot lui trouvait « un aspect effroyable », bientôt relayé par le célèbre Cook qui la jugeait « sauvage et horrible, sans même un arbuste assez gros pour en faire un cure-dent ». Rien de changé aujourd'hui : Isa (Isabelle Autissier, notre navigatrice nationale) en décrit la côte comme « de grandes faces noires illuminées par les glaciers et battues par la mer sombre, au climat tout simplement excécrable et incroyablement versatile… ».
Effrayée, Isa ? Aucunement. Émerveillée. Dans les rares créneaux de beau temps, le miracle se dévoile, somptueux, quasi lyrique. Elle note laconiquement : « Il n'y a qu'à regarder, médusé… » C'est ainsi qu'il faut aborder ce livre qu'elle a écrit en alternance avec Dod, l'alpiniste-chevalier Lionel Daudet : commencer par regarder, observer, examiner, les indispensables cartes des pages 22-23 et 86, puis, une à une, en s'en imprégnant, les 200 photos qui subliment le texte, accompagnées de légendes claires, dont un grand nombre de doubles pages qui vous plongent au cœur même du rêve et de la réalité de cette exaltante aventure humaine je n'emploierai pas le mot exploit, Isa et Dod n'apprécieraient pas… Cette fois, vous y êtes, ailleurs, si loin, en Géorgie du Sud. Vous avez changé d'univers, prêt à reprendre le livre à son début et à le lire comme on lit un vrai beau récit : chaque mot compte. Passager virtuel et surnuméraire, vous venez d'embarquer à bord de Ada, le bateau d'Isabelle Autissier.
A h, ce n'est pas un yacht de marina, Ada ! Isa l'appelle « son VTT des mers », mais il ne faut pas s'y tromper : Ada a une âme. C'est une personne vivante qu'Isa devine et connaît mieux qu'elle-même. En aluminium brut et un peu cabossé par la fréquentation des growlers, bourré de vivres et de matériel, il ressemble plus, selon sa propriétaire, à un transport de troupes qu'à un courrier des mers. Isabelle Autissier précise : « un petit voilier à budget restreint ». Coque et voiles vierges de toute inscription. Sponsors abusifs, passez votre chemin !
Ils sont six à bord, dont deux femmes, Agnès et Isa. Trois marins et trois montagnards. Un équipage auquel rien ne résistera, ni les cordillères hostiles de Géorgie, ni les dangers d'un périple maritime côtier. Car tel est leur projet, leur défi : pour les montagnards, la traversée longitudinale de l'île, environ 200 km, neige et glace, pas un être humain, avec huit sommets inviolés à la clef, et pour les marins, à bord du Ada, par vents furieux, une navigation d'assistance, avec rendez-vous fixés pour ravitailler la cordée. Cinquante jours… Le récit s'articule en petits chapitres alphabétiques, de A comme Ada à Z comme Zodiac, en passant par Élégance, Intempéries, Quart. Je vous recommande Longanimité, la patience de l'âme, précisément celle qui unit montagnards et marins, ou encore Shackelton, car il est enterré là-bas, l'immortel héros de l'Antarctique, sa tombe solitaire dominant les flots comme celle de Chateaubriand au Grand Bé. Enfin, il convient de revenir à la saisissante photo de la page 283 pour saluer Isabelle Autissier.
Versant océan, l'Île du bout du monde Par Isabelle Autissier et Lionel Daudet Grasset, 300 p., 22,80 €.
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Jean Delannoy, un artisan du septième art

Vers 1950, il est unanimement considéré comme un des principaux cinéastes français. Dix ans plus tard, il pâtit d'un tel discrédit que sa réputation ne s'en remettra jamais vraiment.
Le réalisateur de «La Symphonie pastorale» disparaît alors qu'il venait d'avoir 100 ans. Il laisse une œuvre abondante, avec quelques titres célèbres comme « L'Éternel Retour », «Notre-Dame de Paris», «Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre».
Maintenant, il va être plus facile de lui rendre justice, à lui et à son œuvre. Destinée paradoxale que celle de Jean Delannoy : vers 1950, il est unanimement considéré comme un des principaux cinéastes français. Dix ans plus tard, il pâtit d'un tel discrédit que sa réputation ne s'en remettra jamais vraiment. Certains de ses meilleurs films ne seront jamais considérés comme tels, même si la faveur du public les accompagne encore, sauf en fin de carrière. La critique qui compte, celle qui fait l'opinion, l'a abandonné, et il ne retrouvera jamais ses bonnes grâces. Cette chute fracassante est l'œuvre de la nouvelle vague, et plus précisément de François Truffaut et de ses amis journalistes, puis cinéastes. Cela n'alla pas (comme au même moment pour Autant-Lara) sans beaucoup d'excès et beaucoup d'injustice. Malheureusement aussi, Jean Delannoy prêta trop souvent le flanc à des critiques qui n'étaient pas totalement sans fondement, et il sembla parfois vouloir donner raison à ses détracteurs. À la fin, les défauts l'emportèrent sur les qualités, alors que pendant longtemps ce fut le contraire.
Comme Clouzot, comme Becker, comme Bresson, Delannoy fait partie de la génération qui mit à profit le renouveau cinématographique étonnant de l'Occupation pour se révéler et s'imposer. Après ses vrais débuts, à la veille de la guerre, avec La Vénus de l'or (1938), c'est avec Macao, l'enfer du jeu que Delannoy frappe son premier grand coup. Commencé en 1939 avec Erich von Stroheim comme vedette, le film fut interdit pour cette raison, l'acteur étant sur la liste noire des nazis. Il fallut le remplacer par Pierre Renoir et retourner toutes les scènes où il figurait. À ce prix, le film fut exploité, et il sortit en 1942 avec un franc succès.
Entre-temps, Delannoy avait déjà réalisé trois autres films, de qualité assez moyenne mais qui avaient bénéficié du vide des écrans au début de l'Occupation. Ainsi, Fièvres, grand succès de Tino Rossi, et L'assassin a peur la nuit avaient ouvert la voie à Macao, l'enfer du jeu sorti en même temps que Pontcarral, colonel d'Empire (1942) qui fut un triomphe. Cette belle histoire héroïco-patriotique fut revendiquée plus tard par la Résistance (un de ses chefs prit même le nom du héros comme nom de guerre), pourtant le film avait bel et bien été subventionné par le gouvernement de l'État français. En fait, il y soufflait un vent de fronde qui, fin 1942, ne pouvait que plaire à tout le monde, sans qu'il faille y chercher davantage. En 1943, ce fut l'apothéose de Delannoy avec L'Éternel Retour, écrit et pratiquement coréalisé par Jean Cocteau. C'est celui-ci qui avait choisi le metteur en scène, ayant apprécié les deux films précédents, et surtout L'Enfer du jeu, dont il avait adoré le caractère feuilletonesque. L'Éternel Retour, transposition moderne de Tristan et Yseult, fut un des grands événements cinématographiques de l'Occupation, et la blondeur de Jean Marais fit rêver beaucoup de jeunes filles françaises.
Quoique vieilli aujourd'hui, le film demeure un repère historique incontestable. Il fut suivi d'un excellent Bossu (1944), une des meilleures versions du fameux roman. Ensuite, en 1946, nouveau triomphe, grâce à Gide cette fois et à La Symphonie pastorale, qui marquait la rentrée de Michèle Morgan, après les années d'exil hollywoodien. C'est aussi à ce film que remonte, à juste titre cette fois, l'accusation d'académisme portée contre Delannoy par la jeune critique des années 1950.
Une réhabilitation partielle
D'autres titres viendront la confirmer, comme Les jeux sont faits (1947) sur un scénario de Sartre, Aux yeux du souvenir (1948), La Minute de vérité (1952), Chiens perdus sans collier (1955), Notre-Dame de Paris (1956) ou Vénus impériale (1962) et plusieurs autres qu'on n'a guère envie de défendre.
Mais, parallèlement, Delannoy continuait de réaliser d'excellents films, couverts d'un égal opprobre, beaucoup moins mérité. C'est sur eux que s'appuieront, pour une réhabilitation partielle, des cinéphiles plus jeunes comme Bertrand Tavernier ou Jacques Lourcelles : Le Garçon sauvage (1951), bien dialogué par Henri Jeanson, ou deux adaptations de Simenon comme Maigret tend un piège (1957) et surtout Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre (1959) où Lourcelles a raison de voir « la transposition la plus attachante d'un Maigret au cinéma ».
Un extrait de «Maigret tend un piège» :
On y ajouterait volontiers Dieu a besoin des hommes (1950) qui reste excellent, très supérieur à La Symphonie pastorale (grâce, pour une bonne part, à Pierre Fresnay, inoubliable), et une Marie-Antoinette (1955) un peu trop entachée du fameux académisme, qui reste l'écueil majeur pour Delannoy, plutôt que La Princesse de Clèves, (1961), joliment adapté par Cocteau mais qui avait le tort de venir dix ou quinze ans trop tard. Après Les Amitiés particulières (1964), qui restituait avec tact et respect l'atmosphère du roman de Roger Peyrefitte, on peut ignorer la demi-douzaine de titres qui achèvent une carrière nettement sur le déclin et qui fut un peu trop prolifique.
Delannoy était l'homme d'un autre âge, et il ne fut pas le seul à ne pas s'en apercevoir à temps. Ce n'est pas une raison pour condamner l'ensemble de son œuvre, alors qu'un bon tiers de ses films méritent qu'on s'en souvienne et que trois ou quatre sont de grandes œuvres. Certes, Delannoy ne fut pas un « auteur » au sens qu'on donne au mot aujourd'hui. Mais qui finalement fut, à son époque, un véritable auteur ? Entre les films qu'ils voulaient mais ne purent tourner et ceux qu'ils durent réaliser à contrecœur (car, sauf à renoncer, il faut bien continuer de travailler), la plupart de ses contemporains (sauf Bresson) ne firent guère davantage œuvre d'auteur. Ils se contentèrent d'être des cinéastes, tantôt excellents, tantôt moins inspirés. C'est à leurs côtés que Jean Delannoy, metteur en scène aux limites évidentes, mais toujours respectueux de son art, mérite une place plus qu'honorable et même importante. Le temps est venu de la lui restituer.
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Un «monsieur»
( Figaro du 20/06/2008 )
L'historien Jean des Cars, très proche du cinéaste, témoigne sur celui qui fut considérécomme le survivant d'une autre époque, pour ne pas dire de la préhistoire.
Ce gentilhomme qui n'élevait jamais la voix et avait dirigé les plus grands, de Jean Marais à Jean Gabin en passant par Pierre Fresnay et Gina Lollobrigida, avait, dans son œuvre, résisté à tous les sarcasmes de la nouvelle vague, à toutes les critiques dites intellectuelles des années 1960.
Cinéma de papa, voire de grand-papa ? Sans doute, mais alors on en redemande ! Car Jean Delannoy savait tricoter une intrigue, écrire un scénario, raconter une histoire. Il savait donner la parole aux meilleurs, comme Michel Audiard. Réalisation carrée, comédiens tous remarquables, c'était du solide et dans une époque où tout se démode comme d'habitude , revoir Maigret tend un piège, Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre, La Symphonie pastorale, La Princesse de Clèves et Marie-Antoinette est toujours un régal, pour l'œil comme pour l'oreille, dans des genres on ne peut plus différents. La véritable qualité française, sans acrobatie ni esbroufe. Un grand classique.
Il avait conservé tous ses films en 16 mm
Il y a quelques mois, Michèle Morgan et Marina Vlady ont été saluer ce centenaire dans sa maison aux portes de la Normandie. Elles étaient très émues. Il avait conservé tous ses films en 16 mm et, en 2004, achevant mon livre Rodolphe et les secrets de Mayerling, je lui ai demandé de me prêter sa copie pour revoir ce long-métrage de 1949, courageux et toujours boycotté parce que le seulà défendre la thèse de l'assassinat de l'archiduc héritier, fils deSissi.
Il me dit : « Mais vous le trouverez en cassette. C'est plus simple ! » Certes, sauf que... la version vendue en cassette vidéo est amputée de sept minutes (sans aucune explication) et adopte donc l'éternelle thèse du double suicide… Quand je lui ai révélé cette incroyable censure clandestine de son œuvre, il me dit : « Eh bien, avec moi, vous avez un mystère de plus à ajouter à l'énigme de Mayerling ! »
Un réalisateur qui incarnait soixante-quinze ans de cinéma, ainsi que l'a montré Pierre Unia dans un magnifique hommage où des talents d'une autre génération, comme Yves Boisset, reconnaissent celui de Jean Delannoy. Un cinéma très « français » a perdu l'un de ses maîtres.
Au revoir, cher Jean…
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