01/08/2008

Gabriele D’Annunzio :« Entre la lumière d’Homère et l’ombre de Dante »

fiume-ban.jpg

« En quelque sorte, un dialogue d'esprit, une provocation, un appel... »

Friedrich Nietzsche

Né en 1863, à Pescara, sur les rivages de l'Adriatique, D'Annunzio sera le plus glorieux des jeunes poètes de son temps. Son premier recueil paraît en 1878, inspiré des Odes Barbares de Carducci. Dans L'Enfant de volupté, son premier roman, qu'il publie à l'âge de vingt-quatre ans, l'audace immoraliste affirme le principe d'une guerre sans merci à la médiocrité. Chantre des ardeurs des sens et de l'Intellect, D'Annunzio entre dans la voie royale de l'Art dont l'ambition est de fonder une civilisation neuve et infiniment ancienne.

Le paradoxe n'est qu'apparent. Ce qui échappe à la logique aristotélicienne rejoint une logique nietzschéenne, toute flamboyante du heurt des contraires. Si l'on discerne les influences de Huysmans, de Baudelaire, de Gautier, de Flaubert ou de Maeterlinck, il n'en faut pas moins lire les romans, tels que Triomphe de la Mort ou Le Feu, comme de vibrants hommages au pressentiment nietzschéen du Surhomme.

Il n'est point rare que les toutes premières influences d'un auteur témoignent d'une compréhension plus profonde que les savants travaux qui s'ensuivent. Le premier livre consacré à Nietzsche (celui de Daniel Halévy publié en 1909 ) est aussi celui qui d'emblée évite les mésinterprétations où s'embrouilleront des générations de commentateurs. L'écrivain D'Annunzio, à l'instar d'Oscar Wilde ou de Hugues Rebell, demeurera plus proche de la pensée de Nietzsche,- alors même qu'il ignore certains aspects de l'œuvre,- que beaucoup de spécialistes, précisément car il inscrit l'œuvre dans sa propre destinée poétique au lieu d'en faire un objet d'études méthodiques.

On mesure mal à quel point la rigueur méthodique nuit à l'exactitude de la pensée. Le rigorisme du système explicatif dont usent les universitaires obscurcit leur entendement aux nuances plus subtiles, aux éclats brefs, aux beaux silences. « Les grandes idées viennent sur des pattes de colombe » écrivait Nietzsche qui recommandait aussi à son ami Peter Gast un art de lire bien oublié des adeptes des « méthodes critiques »: « Lorsque l'exemplaire d'Aurores vous arrivera en mains, allez avec celui-ci au Lido, lisez le comme un tout et essayez de vous en faire un tout, c'est-à-dire un état passionnel ».

L'influence de Nietzsche sur D'Annunzio, pour n'être pas d'ordre scolaire ou scolastique, n'en est pas pour autant superficielle. D'Annunzio ne cherche point à conformer son point de vue à celui de Nietzsche sur telle ou telle question d'historiographie philosophique, il s'exalte, plus simplement, d'une rencontre. D'Annunzio est « nietzschéen » comme le sera plus tard Zorba le Grec. Par les amours glorieuses, les combats, les défis de toutes sortes, D'annunzio poursuit le Songe ensoleillé d'une invitation au voyage victorieuse de la mélancolie baudelairienne.

L'enlèvement de la jeune duchesse de Gallese, que D'Annunzio épouse en 1883 est du même excellent aloi que les pièces de l'Intermezzo di Rime, qui font scandale auprès des bien-pensants. L'œuvre entière de D'Annunzio, si vaste, si généreuse, sera d'ailleurs frappée d'un interdit épiscopal dont la moderne suspicion, laïque et progressiste est l'exacte continuatrice. Peu importe qu'ils puisent leurs prétextes dans le Dogme ou dans le « Sens de l'Histoire », les clercs demeurent inépuisablement moralisateurs.

Au-delà des polémiques de circonstance, nous lisons aujourd'hui l'œuvre de D'Annunzio comme un rituel magique, d'inspiration présocratique, destiné à éveiller de son immobilité dormante cette âme odysséenne, principe de la spiritualité européenne en ses aventures et créations. La vie et l'œuvre, disions-nous, obéissent à la même logique nietzschéenne,- au sens ou la logique, désentravée de ses applications subalternes, redevient épreuve du Logos, conquête d'une souveraineté intérieure et non plus soumission au rationalisme. Par l'alternance des formes brèves et de l'ampleur musicale du chant, Nietzsche déjouait l'emprise que la pensée systématique tend à exercer sur l'Intellect.

De même, D'Annunzio, en alternant formes théâtrales, romanesques et poétiques, en multipliant les modes de réalisation d'une poésie qui est , selon le mot de Rimbaud, « en avant de l'action » va déjouer les complots de l'appesantissement et du consentement aux formes inférieures du destin, que l'on nomme habitude ou résignation.

Ce que D'Annunzio refuse dans la pensée systématique, ce n'est point tant la volonté de puissance qu'elle manifeste que le déterminisme auquel elle nous soumet. Alors qu'une certaine morale « chrétienne » - ou prétendue telle - n'en finit plus de donner des lettres de noblesse à ce qui, en nous, consent à la pesanteur, la morale d’annunzienne incite aux ruptures, aux arrachements, aux audaces qui nous sauveront de la déréliction et de l'oubli. Le déterminisme est un nihilisme. La « liberté » qu'il nous confère est, selon le mot de Bloy « celle du chien mort coulant au fil du fleuve ».

Cette façon d’annunzienne de faire sienne la démarche de Nietzsche par une méditation sur le dépassement du nihilisme apparaît rétrospectivement comme infiniment plus féconde que l'étude, à laquelle les universitaires français nous ont habitués, de « l'anti-platonisme » nietzschéen,- lequel se réduit, en l'occurrence, à n'être que le faire valoir théorique d'une sorte de matérialisme darwiniste, comble de cette superstition « scientifique » que l'œuvre de Nietzsche précisément récuse: « Ce qui me surprend le plus lorsque je passe en revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir toujours sous les yeux le contraire de ce que voient ou veulent voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection en faveur des êtres plus forts et mieux venus, le progrès de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui saute aux yeux: la suppression des cas heureux, l'inutilité des types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne... Les plus forts et les plus heureux sont faibles lorsqu'ils ont contre eux les instincts de troupeaux organisés, la pusallinimité des faibles et le grand nombre. »

Le Surhomme que D'Annunzio exalte n'est pas davantage l'aboutissement d'une évolution que le fruit ultime d'un déterminisme heureux. Il est l'exception magnifique à la loi de l'espèce. Les héros du Triomphe de la Mort ou du Feu sont des exceptions magnifiques. Hommes différenciés, selon le mot d'Evola, la vie leur est plus difficile, plus intense et plus inquiétante qu'elle ne l'est au médiocre. Le héros et le poète luttent contre ce qui est, par nature, plus fort qu'eux. Leur art instaure une légitimité nouvelle contre les prodigieuses forces adverses de l'état de fait. Le héros est celui qui comprend l'état de fait sans y consentir. Son bonheur est dans son dessein. Cette puissance créatrice,- qui est une ivresse,- s'oppose aux instincts du troupeau, à la morale de l'homme bénin et utile.

Les livres de D'Annunzio sont l'éloge des hautes flammes des ivresses. D'Annunzio s'enivre de désir, de vitesse, de musique et de courage car l'ivresse est la seule arme dont nous disposions contre le nihilisme. Le mouvement tournoyant de la phrase évoque la solennité, les lumières de Venise la nuit, l'échange d'un regard ou la vitesse physique du pilote d'une machine (encore parée, alors, des prestiges mythologiques de la nouveauté). Ce qui, aux natures bénignes, paraît outrance devient juste accord si l'on se hausse à ces autres états de conscience qui furent de tous temps la principale source d'inspiration des poètes. Filles de Zeus et de Mnémosyne, c'est-à-dire du Feu et de la Mémoire, les Muses Héliconiennes, amies d'Hésiode, éveillent en nous le ressouvenir de la race d'or dont les pensées s'approfondissent dans les transparences pures de l'Ether !

« Veut-on, écrit Nietzsche, la preuve la plus éclatante qui démontre jusqu'où va la force transfiguratrice de l'ivresse ?- L'amour fournit cette preuve, ce qu'on appelle l'amour dans tous les langages, dans tous les silences du monde. L'ivresse s'accommode de la réalité à tel point que dans la conscience de celui qui aime la cause est effacée et que quelque chose d'autre semble se trouver à la place de celle-ci,- un scintillement et un éclat de tous les miroirs magiques de Circé... »

Cette persistante mémoire du monde grec, à travers les œuvres de Nietzsche et de D'Annunzio nous donne l'idée de cette connaissance enivrée que fut, peut-être, la toute première herméneutique homérique dont les œuvres hélas disparurent avec la bibliothèque d'Alexandrie. L'Ame est tout ce qui nous importe. Mais est-elle l'otage de quelque réglementation morale édictée par des envieux ou bien le pressentiment d'un accord profond avec l'Ame du monde ? « Il s'entend, écrit Nietzsche, que seuls les hommes les plus rares et les mieux venus arrivent aux joies humaines les plus hautes et les plus altières, alors que l'existence célèbre sa propre transfiguration: et cela aussi seulement après que leurs ancêtres ont mené une longue vie préparatoire en vue de ce but qu'ils ignoraient même. Alors une richesse débordante de forces multiples, et la puissance la plus agile d'une volonté libre et d'un crédit souverains habitent affectueusement chez un même homme; l'esprit se sent alors à l'aise et chez lui dans les sens, tout aussi bien que les sens sont à l'aise et chez eux dans l'esprit. » Que nous importerait une Ame qui ne serait point le principe du bonheur le plus grand, le plus intense et le plus profond ? Evoquant Goethe, Nietzsche précise : « Il est probable que chez de pareils hommes parfaits, et bien venus, les jeux les plus sensuels sont transfigurés par une ivresse des symboles propres à l'intellectualité la plus haute. »

La connaissance heureuse, enivrée, telle est la voie élue de l'âme odysséenne. Nous donnons ce nom d'âme odysséenne, et nous y reviendrons, à ce dessein secret qui est le cœur lucide et immémorial des œuvres qui nous guident, et dont, à notre tour, nous ferons des romans et des poèmes. Cette Ame est l'aurore boréale de notre mémoire. Un hommage à Nietzsche et à D'Annunzio a pour nous le sens d'une fidélité à cette tradition qui fait de nous à la fois des héritiers et des hommes libres. Maurras souligne avec pertinence que « le vrai caractère de toute civilisation consiste dans un fait et un seul fait, très frappant et très général. L'individu qui vient au monde dans une civilisation trouve incomparablement davantage qu'il n'apporte. »

Ecrivain français, je dois tout à cet immémorial privilège de la franchise, qui n'est lui-même que la conquête d'autres individus, également libres. Toute véritable civilisation accomplit ce mouvement circulaire de renouvellement où l'individu ni la communauté ne sont les finalités du Politique. Un échange s'établit, qui est sans fin, car en perpétuel recommencement, à l'exemple du cycle des saisons.

La philosophie et la philologie nous enseignent qu'il n'est point de mouvement, ni de renouvellement sans âme. L'Ame elle-même n'a point de fin, car elle n'a point de limites, étant le principe, l'élan, la légèreté du don, le rire des dieux. Un monde sans âme est un monde où les individus ne savent plus recevoir ni donner. L'individualisme radical est absurde car l'individu qui ne veut plus être responsable de rien se réduit lui-même à n'être qu'une unité quantitative,- cela même à quoi tendrait à le contraindre un collectivisme excessif. Or, l'âme odysséenne est ce qui nous anime dans l'œuvre plus vaste d'une civilisation. Si cette Ame fait défaut, ou plutôt si nous faisons défaut à cette âme, la tradition ne se renouvelle plus: ce qui nous laisse comprendre pourquoi nos temps profanés sont à la fois si individualistes et si uniformisateurs. La liberté nietzschéenne qu'exigent les héros des romans de D’annunzio n'est autre que la liberté supérieure de servir magnifiquement la Tradition. Ce pourquoi, surtout en des époques cléricales et bourgeoises, il importe de bousculer quelque peu les morales et les moralisateurs.

L'âme odysséenne nomme cette quête d'une connaissance qui refuse de se heurter à des finalités sommaires. Odysséenne est l'Ame de l'interprétation infinie,- que nulle explication « totale » ne saurait jamais satisfaire car la finalité du « tout » est toujours un crime contre l'esprit d'aventure, ainsi que nous incite à le croire le Laus Vitae:

« Entre la lumière d'Homère

et l'ombre de Dante

semblaient vivre et rêver

en discordante concorde

ces jeunes héros de la pensée

balancés entre le certitude

et le mystère, entre l'acte présent

et l'acte futur... »

Victorieuse de la lassitude qui veut nous soumettre aux convictions unilatérales, l'âme odysséenne, dont vivent et rêvent les « jeunes héros de la pensée », nous requiert comme un appel divin, une fulgurance de l'Intellect pur, à la lisière des choses connues ou inconnues.

Luc-Olivier d'Algange

source: Le cygne noir numéro 1 >> Intentions 5

10/07/2008

Pieter Aspe, le Simenon flamand

51caySMio8L__SS400_.jpg

par Delphine Moreau
dans le Figaro du 07/07/2008 

Presque aussi prolifique que son illustre aîné, l'écrivain belge néerlandophone est traduit pour la première fois en France. Rencontre avec l'homme qui fait souffler un vent comique et iconoclaste au pays du roman policier.

A ce jour, les aventures du commissaire Van In ont déjà été imprimées à 1 million et demi d'exemplaires. En Belgique flamande, un habitant sur cinq possède un volume de Pieter Aspe dans sa bibliothèque. Chaque lundi soir, les sujets d'Albert II se ruent sur VTM, la télévision privée flamande. Pour rien au monde, ils ne rateraient la cinquième saison de la série inspirée par le romancier brugeois. Comment les éditeurs français ont-ils pu ignorer jusqu'à aujourd'hui un talent aussi prometteur ? « Je crois que personne, au sein du microcosme littéraire parisien, n'était en mesure de lire du flamand », avance l'intéressé, pince-sans-rire. Quinquagénaire discret, Pieter Aspe a les cheveux longs et le visage buriné d'un éternel surfeur - allure qu'il peaufine sur les plages de la mer du Nord, où il réside presque à l'année. « Mon premier ouvrage a paru en 1995. Le vingt-deuxième vient d'être imprimé. J'ai aussi été publié en Allemagne, mais ça n'a pas marché : ils ne savent pas rire, là-bas ! » La traduction française du Carré de la vengeance *, restitue avec brio cet humour caustique et inattendu.

Van In est un flic buté, étranglé par ses dettes au point de négliger son hygiène dentaire. Versavel, jumeau d'Hercule Poirot à l'homosexualité revendiquée, lui sert de comparse. Ils enquêtent tous deux sur le cambriolage d'une bijouterie prestigieuse. Stupeur : le précieux butin n'a pas été volé, mais simplement dissout dans un bain d'acide. « Avec ce premier roman, je m'étais lancé un défi, se souvient Pieter Aspe : pas de meurtre, pas de sexe. Les jeunes auteurs de polar désirent toujours rompre avec les modèles du genre. Mais je vous rassure, ces principes n'ont pas survécu bien longtemps ! » Hannelore Martens, substitut du procureur fraîchement nommée, accompagne Van In et Versavel dans leur quête du mystérieux alchimiste. Elle apparaît d'abord comme une ravissante idiote, puis dévoile une ambition sans scrupules. « Je voulais donner une image réaliste de la justice, explique Aspe. Les hommes de loi restent des êtres humains. Ils ne se comportent pas autrement dans le prétoire. » Van In et Martens vont clore l'affaire de manière peu académique. « Les forces de l'ordre échouent souvent dans leur travail. Pourquoi le cacher ? Dans les volumes qui suivent, mes personnages se montreront nettement plus efficaces. »

Enquêteur ou victime, personne n'échappe aux sarcasmes de Pieter Aspe. Les Degroof, propriétaires de la bijouterie vandalisée, incarnent la grande famille brugeoise typique, de celles qui tiennent la ville depuis le Moyen Age. Au fil des pages, ils se révèlent plus cruels encore que les Atrides. Vengeance et inceste constituent leur lot quotidien. Une mafia belge, en somme, qui règle ses comptes entre soi. « Pour les catholiques, il est capital d'être puni pour ses actes. Certains appliquent ces valeurs de façon totalement perverse », observe l'auteur. De ses propres croyances, Pieter Aspe ne dit pas grand-chose. Il avoue juste avoir officié un temps comme concierge de la chapelle du Saint-Sang, sanctuaire roman du XIIe siècle abritant de précieuses reliques. « L'édifice fut fondé par l'ordre des Templiers. Mon travail consistait à le faire visiter aux touristes. Je vivais dans le presbytère, de façon très confortable. C'est là que, le 1er juillet 1993, j'ai jeté les premiers mots du Carré de la vengeance », confie-t-il. La clé de son premier roman ? Une énigme en latin, inspirée en effet par le credo des Templiers. « Je voulais insuffler un peu d'histoire dans le récit, sans en faire trop non plus. »

Pieter Aspe prétend n'avoir pas beaucoup lu. « Pas de romans policiers en tout cas, sauf Simenon. Mes faveurs vont plutôt vers la littérature étrangère : Umberto Eco, par exemple. » Sa dénonciation de l'ésotérisme ne prétend pas rivaliser avec Le Nom de la rose. Léger, relevé par des dialogues piquants et un souffle d'exotisme, son Carré se laisse pourtant savourer sans complexe.

L'île du bout du monde par Jean Raspail

dans le Figaro du 01/07/2008

Géorgie du Sud : 36° ouest 54° sud, en pleins cinquantièmes rugissants, à 3 000 km à l'est du cap Horn et à peu près autant de l'Antarctique qui déjà y propulse ses growlers et ses bergy-bits (petits icebergs meurtriers). À l'exception de l'île Bouvet, de l'île Heard, de l'île Macquarie et de l'archipel du Horn, il n'existe nulle part aux extrêmes du globe une terre isolée plus méridionale. En 1765, le capitaine Duclos-Guyot lui trouvait « un aspect effroyable », bientôt relayé par le célèbre Cook qui la jugeait « sauvage et horrible, sans même un arbuste assez gros pour en faire un cure-dent ». Rien de changé aujourd'hui : Isa (Isabelle Autissier, notre navigatrice nationale) en décrit la côte comme « de grandes faces noires illuminées par les glaciers et battues par la mer sombre, au climat tout simplement excécrable et incroyablement versatile… ».

Effrayée, Isa ? Aucunement. Émerveillée. Dans les rares créneaux de beau temps, le miracle se dévoile, somptueux, quasi lyrique. Elle note laconiquement : « Il n'y a qu'à regarder, médusé… » C'est ainsi qu'il faut aborder ce livre qu'elle a écrit en alternance avec Dod, l'alpiniste-chevalier Lionel ­Daudet : commencer par regarder, observer, examiner, les indispensables cartes des pages 22-23 et 86, puis, une à une, en s'en imprégnant, les 200 photos qui subliment le texte, accompagnées de légendes claires, dont un grand nombre de doubles pages qui vous plongent au cœur même du rêve et de la réalité de cette exaltante aventure humaine  je n'emploierai pas le mot exploit, Isa et Dod n'apprécieraient pas… Cette fois, vous y êtes, ailleurs, si loin, en Géorgie du Sud. Vous avez changé d'univers, prêt à reprendre le livre à son début et à le lire comme on lit un vrai beau récit : chaque mot compte. Passager virtuel et surnuméraire, vous venez d'embarquer à bord de Ada, le bateau ­­d'Isabelle Autissier.

A h, ce n'est pas un yacht de marina, Ada ! Isa l'appelle « son VTT des mers », mais il ne faut pas s'y tromper : Ada a une âme. C'est une personne vivante qu'Isa devine et connaît mieux qu'elle-même. En aluminium brut et un peu cabossé par la fréquentation des growlers, bourré de vivres et de matériel, il ressemble plus, selon sa propriétaire, à un transport de troupes qu'à un courrier des mers. Isabelle Autissier précise : « un petit voilier à budget restreint ». Coque et voiles vierges de toute inscription. Sponsors abusifs, passez votre chemin !

Ils sont six à bord, dont deux femmes, Agnès et Isa. Trois marins et trois montagnards. Un équipage auquel rien ne résistera, ni les cordillères hostiles de Géorgie, ni les dangers d'un périple maritime côtier. Car tel est leur projet, leur défi : pour les montagnards, la traversée longitudinale de l'île, environ 200 km, neige et glace, pas un être humain, avec huit sommets inviolés à la clef, et pour les marins, à bord du Ada, par vents furieux, une navigation d'assistance, avec rendez-vous fixés pour ravitailler la cordée. ­Cinquante jours… Le récit s'articule en petits chapitres alphabétiques, de A comme Ada à Z comme Zodiac, en passant par Élégance, Intempéries, Quart. Je vous recommande ­Longanimité, la patience de l'âme, précisément celle qui unit montagnards et marins, ou encore Shackelton, car il est enterré là-bas, l'immortel héros de l'Antarctique, sa tombe solitaire dominant les flots comme celle de Chateaubriand au Grand Bé. Enfin, il convient de revenir à la saisissante photo de la page 283 pour saluer Isabelle Autissier.

Versant océan, l'Île du bout du monde Par Isabelle Autissier et Lionel Daudet Grasset, 300 p., 22,80 €.

Jean Delannoy, un artisan du septième art

par Philippe d'Hugues
dans le Figaro du  20/06/2008
Vers 1950, il est unanimement considéré comme un des principaux cinéastes français. Dix ans plus tard, il pâtit d'un tel discrédit que sa réputation ne s'en remettra jamais vraiment.
Vers 1950, il est unanimement considéré comme un des principaux cinéastes français. Dix ans plus tard, il pâtit d'un tel discrédit que sa réputation ne s'en remettra jamais vraiment.

Le réalisateur de «La Symphonie pastorale» disparaît alors qu'il venait d'avoir 100 ans. Il laisse une œuvre abondante, avec quelques titres célèbres comme « L'Éternel Retour », «Notre-Dame de Paris», «Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre».

Maintenant, il va être plus facile de lui rendre justice, à lui et à son œuvre. Destinée paradoxale que celle de Jean Delannoy : vers 1950, il est unanimement considéré comme un des principaux cinéastes français. Dix ans plus tard, il pâtit d'un tel discrédit que sa réputation ne s'en remettra jamais vraiment. Certains de ses meilleurs films ne seront jamais considérés comme tels, même si la faveur du public les accompagne encore, sauf en fin de carrière. La critique qui compte, celle qui fait l'opinion, l'a abandonné, et il ne retrouvera jamais ses bonnes grâces. Cette chute fracassante est l'œuvre de la nouvelle vague, et plus précisément de François Truffaut et de ses amis journalistes, puis cinéastes. Cela n'alla pas (comme au même moment pour Autant-Lara) sans beaucoup d'excès et beaucoup d'injustice. Malheureusement aussi, Jean Delannoy prêta trop souvent le flanc à des critiques qui n'étaient pas totalement sans fondement, et il sembla parfois vouloir donner raison à ses détracteurs. À la fin, les défauts l'emportèrent sur les qualités, alors que pendant longtemps ce fut le contraire.

Comme Clouzot, comme Becker, comme Bresson, Delannoy fait partie de la génération qui mit à profit le renouveau cinématographique étonnant de l'Occupation pour se révéler et s'imposer. Après ses vrais débuts, à la veille de la guerre, avec La Vénus de l'or (1938), c'est avec Macao, l'enfer du jeu que Delannoy frappe son premier grand coup. Commencé en 1939 avec Erich von Stroheim comme vedette, le film fut interdit pour cette raison, l'acteur étant sur la liste noire des nazis. Il fallut le remplacer par Pierre Renoir et retourner toutes les scènes où il figurait. À ce prix, le film fut exploité, et il sortit en 1942 avec un franc succès.

Entre-temps, Delannoy avait déjà réalisé trois autres films, de qualité assez moyenne mais qui avaient bénéficié du vide des écrans au début de l'Occupation. Ainsi, Fièvres, grand succès de Tino Rossi, et L'assassin a peur la nuit avaient ouvert la voie à Macao, l'enfer du jeu sorti en même temps que Pontcarral, colonel d'Empire (1942) qui fut un triomphe. Cette belle histoire héroïco-patriotique fut revendiquée plus tard par la Résistance (un de ses chefs prit même le nom du héros comme nom de guerre), pourtant le film avait bel et bien été subventionné par le gouvernement de l'État français. En fait, il y soufflait un vent de fronde qui, fin 1942, ne pouvait que plaire à tout le monde, sans qu'il faille y chercher davantage. En 1943, ce fut l'apothéose de Delannoy avec L'Éternel Retour, écrit et pratiquement coréalisé par Jean Cocteau. C'est celui-ci qui avait choisi le metteur en scène, ayant apprécié les deux films précédents, et surtout L'Enfer du jeu, dont il avait adoré le caractère feuilletonesque. L'Éternel Retour, transposition moderne de Tristan et Yseult, fut un des grands événements cinématographiques de l'Occupation, et la blondeur de Jean Marais fit rêver beaucoup de jeunes filles françaises.

Quoique vieilli aujourd'hui, le film demeure un repère historique incontestable. Il fut suivi d'un excellent Bossu (1944), une des meilleures versions du fameux roman. Ensuite, en 1946, nouveau triomphe, grâce à Gide cette fois et à La Symphonie pastorale, qui marquait la rentrée de Michèle Morgan, après les années d'exil hollywoodien. C'est aussi à ce film que remonte, à juste titre cette fois, l'accusation d'académisme portée contre Delannoy par la jeune cri­tique des années 1950.

Une réhabilitation partielle

 

D'autres titres viendront la confirmer, comme Les jeux sont faits (1947) sur un scénario de Sartre, Aux yeux du souvenir (1948), La Minute de vérité (1952), Chiens perdus sans collier (1955), Notre-Dame de Paris (1956) ou Vénus impériale (1962) et plusieurs autres qu'on n'a guère envie de défendre.

Mais, parallèlement, Delannoy continuait de réaliser d'excellents films, couverts d'un égal opprobre, beaucoup moins mérité. C'est sur eux que s'appuieront, pour une réhabilitation partielle, des cinéphiles plus jeunes comme Bertrand Tavernier ou Jacques Lourcelles : Le Garçon sauvage (1951), bien dialogué par Henri Jeanson, ou deux adaptations de Simenon comme Maigret tend un piège (1957) et surtout Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre (1959) où Lourcelles a raison de voir « la transposition la plus attachante d'un Maigret au cinéma ».

Un extrait de «Maigret tend un piège» :

 

On y ajouterait volontiers Dieu a besoin des hommes (1950) qui reste excellent, très supérieur à La Symphonie pastorale (grâce, pour une bonne part, à Pierre Fresnay, inoubliable), et une Marie-Antoinette (1955) un peu trop entachée du fameux académisme, qui reste l'écueil majeur pour Delannoy, plutôt que La Princesse de Clèves, (1961), joliment adapté par Cocteau mais qui avait le tort de venir dix ou quinze ans trop tard. Après Les Amitiés particulières (1964), qui restituait avec tact et respect l'atmosphère du roman de Roger Peyrefitte, on peut ignorer la demi-douzaine de titres qui achèvent une carrière nettement sur le déclin et qui fut un peu trop prolifique.

Delannoy était l'homme d'un autre âge, et il ne fut pas le seul à ne pas s'en apercevoir à temps. Ce n'est pas une raison pour condamner l'ensemble de son œuvre, alors qu'un bon tiers de ses films méritent qu'on s'en souvienne et que trois ou quatre sont de grandes œuvres. Certes, Delannoy ne fut pas un « auteur » au sens qu'on donne au mot aujourd'hui. Mais qui finalement fut, à son époque, un véritable auteur ? Entre les films qu'ils voulaient mais ne purent tourner et ceux qu'ils durent réaliser à contrecœur (car, sauf à renoncer, il faut bien continuer de travailler), la plupart de ses contemporains (sauf Bresson) ne firent guère davantage œuvre d'auteur. Ils se contentèrent d'être des cinéastes, tantôt excellents, tantôt moins inspirés. C'est à leurs côtés que Jean Delannoy, metteur en scène aux limites évidentes, mais toujours respectueux de son art, mérite une place plus qu'honorable et même importante. Le temps est venu de la lui restituer.

**********************************************************************************************************

Un «monsieur»

par Jean des Cars
( Figaro du 20/06/2008 )

L'historien Jean des Cars, très proche du cinéaste, témoigne sur celui qui fut considérécomme le survivant d'une autre époque, pour ne pas dire de la préhistoire.

Ce gentilhomme qui n'élevait jamais la voix et avait dirigé les plus grands, de Jean Marais à Jean Gabin en passant par Pierre Fresnay et Gina Lollobrigida, avait, dans son œuvre, résisté à tous les sarcasmes de la nouvelle vague, à toutes les critiques dites intellectuelles des années 1960.

Cinéma de papa, voire de grand-papa ? Sans doute, mais alors on en redemande ! Car Jean Delannoy savait tricoter une intrigue, écrire un scénario, raconter une histoire. Il savait donner la parole aux meilleurs, comme Michel Audiard. Réalisation carrée, comédiens tous remarquables, c'était du solide et dans une époque où tout se démode comme d'habitude  , revoir Maigret tend un piège, Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre, La Symphonie pastorale, La Princesse de Clèves et Marie-Antoinette est toujours un régal, pour l'œil comme pour l'oreille, dans des genres on ne peut plus différents. La véritable qualité française, sans acrobatie ni esbroufe. Un grand classique.

Il avait conservé tous ses films en 16 mm

 

Il y a quelques mois, Michèle Morgan et Marina Vlady ont été saluer ce centenaire dans sa maison aux portes de la Normandie. Elles étaient très émues. Il avait conservé tous ses films en 16 mm et, en 2004, achevant mon livre Rodolphe et les secrets de Mayerling, je lui ai demandé de me prêter sa copie pour revoir ce long-métrage de 1949, courageux et toujours boycotté parce que le seulà défendre la thèse de l'assassinat de l'archiduc héritier, fils deSissi.

Il me dit : « Mais vous le trouverez en cassette. C'est plus simple ! » Certes, sauf que... la version vendue en cassette vidéo est amputée de sept minutes (sans aucune explication) et adopte donc l'éternelle thèse du double suicide… Quand je lui ai révélé cette incroyable censure clandestine de son œuvre, il me dit : « Eh bien, avec moi, vous avez un mystère de plus à ajouter à l'énigme de Mayerling ! »

Un réalisateur qui incarnait soixante-quinze ans de cinéma, ainsi que l'a montré Pierre Unia dans un magnifique hommage où des talents d'une autre génération, comme Yves Boisset, reconnaissent celui de Jean Delannoy. Un cinéma très « français » a perdu l'un de ses maîtres.

Au revoir, cher Jean…

Trésors oubliés du cinéma français

a.jpg


FORMANT un continent englouti, d'immenses pans du cinéma français sont aujourd'hui parfaitement ignorés des nouveaux spectateurs. Ils ne soupçonnent même pas qu'ils pourraient y faire des découvertes fructueuses. Justement, en voici l'occasion avec le cycle programmé au cinéma Reflet Médicis, «L'Age d'or du cinéma français (1934-1939)». Dans cette anthologie de 80 films, il y en a pour tous les goûts. Pour les amateurs de monuments historiques et de valeurs consacrées, il faut citer tous ceux qui constituent le «réalisme poétique», cette école disparate qui n'en est pas une, et que certains, à l'instar de Pierre Mac Orlan, préfèrent baptiser plus justement, le «fantastique social». Cela va de Jean Vigo (L'Atalante) à Marcel Carné (Quai des Brumes, Le jour se lève), du maître de ce dernier, Jacques Feyder (Le Grand Jeu, Pension Mimosas) à Julien Duvivier (La Bandera, Pépé-le-Moko) et à Jean Grémillon (Gueule d'amour, L'Étrange M. Victor), avec pour couronner l'édifice, le grand Renoir, représenté ici avec sept titres majeurs (Toni, Le Crime de M. Lange, Une partie de campagne, La Grande Illusion, La Marseillaise, La Bête humaine, La Règle du jeu). Une chronologie impitoyable exclut de la liste le véritable initiateur du mouvement, René Clair, dont les films essentiels sont antérieurs à 1934. Il est représenté seulement par une oeuvre inclassable, Le Dernier des milliardaires, burlesque à moitié réussi mais curieux, qui mêle Marx Brothers, surréalisme et satire du totalitarisme.

Valeurs sûres

L'univers du comique est mieux illustré par les deux rois du boulevard, devenus maîtres de l'écran : Marcel Pagnol et Sacha Guitry. Du premier, on verra quatre comédies dramatiques en demi-teintes, Merlusse, César, Le Schpountz, La Femme du boulanger. Le dosage entre le rire et l'émotion y est variable, le rire l'emportant surtout dans Le Schpountz, pourtant d'une grande cruauté. Guitry le mieux représenté avec Renoir (sept titres), se partage, lui, entre le théâtre filmé (Mon père avait raison, Faisons un rêve, Désiré, Quadrille), la fantaisie historique (Les Perles de la couronne, Remontons les Champs-Élysées) et une oeuvre étonnamment originale, Le Roman d'un tricheur.

Telles sont les valeurs sûres et garanties de cet âge d'or, à qui on peut ajouter Abel Gance, avec deux belles oeuvres, J'accuse (version parlante) et surtout Paradis perdu. Les autres vétérans, jadis glorieux sont inégalement traités : de Marcel L'Herbier, on ne retiendra que La Tragédie impériale, pour Harry Baur en Raspoutine. De son contemporain, Raymond Bernard (fils de l'illustre Tristan) si injustement oublié, on peut voir Tartarin de Tarascon et Les Otages, invisible depuis longtemps, mais surtout J'étais une aventurière, très brillante comédie à laquelle Jean Anouilh prêta la main anonymement, et aussi Marthe Richard au service de la France, une curiosité d'époque, tous deux avec Edwige Feuillère. Enfin du doyen Maurice Tourneur, on notera d'abord l'étonnant Justin de Marseille avec son milieu interlope, et si on aime Maurice Chevalier, Avec le sourire. Pour Charles Lehman, c'est abusivement qu'il remplace Claude Autant-Lara au générique de deux de ses premiers grands films, Fric-Frac avec Arletty et Michel Simon, et surtout une vraie révélation : L'Affaire du courrier de Lyon, émouvant mélodrame historique.

Mais les vraies découvertes sont ailleurs. Qui connaît aujourd'hui le deuxième Prix Delluc, Le Puritain du fugace Jeff Musso ? A voir, même si le film a vieilli. Qui se rappelle que Pierre Chenal fit un moment figure de rival de Carné ? Pour le vérifier, voici L'Alibi et surtout Le Dernier Tournant (première version du fameux Facteur sonne toujours deux fois), avec la magnifique Corinne Luchaire. Henri Decoin semblerait un peu sacrifié, s'il n'y avait son chef-d'oeuvre, et avec les mêmes jeunes acteurs (dont Mouloudji) L'Enfer des anges, un peu moins réussi, mais à voir, pour les nostalgiques de la zone. Dans le registre exotique, Macao, l'enfer du jeu (du débutant Delannoy) est demeuré justement célèbre, et L'Homme du Niger de Baroncelli mériterait de le redevenir (ce fut un grand succès d'alors).

Les exilés d'Allemagne et d'Europe de l'Est étaient alors nombreux à Paris et on leur doit plusieurs grands films de l'époque : à Litvak, L'Equipage et le meilleur Mayerling jamais tourné, qui fit de Danielle Darrieux une star internationale, à Ludwig Berger, Trois Valses, chef-d'oeuvre de l'opérette pseudo-viennoise avec le couple Fresnay-Printemps, à Pabst, Mademoiselle Docteur ou Salonique nid d'espions avec huit vedettes de première grandeur, à Ophuls, plusieurs titres dont ici un seul qui malheureusement est le moins bon, tandis que Siodmak est mieux gaté avec Mollenard, capitaine corsaire... Et on s'étonnera de l'absence de Moguy qui pourtant a tenu une si grande place à la veille de la guerre.

Enfin quelques révélations surprenantes sont dues à des inconnus à réhabiliter d'urgence, tel Jean Boyer avec, comme de bien entendu, son inoubliable Circonstances atténuantes. Quant à Pierre Colombier, capable du pire, il a la chance d'avoir donné au moins Ces messieurs de la Santé où Raimu semble une préfiguration de l'escroc Stavisky, et Le Roi d'après la comédie de Flers et Cavaillet avec une demi-douzaine de vedettes de premier plan. Maurice Cloche ne se remit jamais d'un patronyme que Roger Nimier lui-même moqua, et pourtant, le sait-on, Ces dames aux chapeaux verts et Le Petit Chose sont deux vrais petits bijoux à ne manquer à aucun prix, le second étant même une sorte de chef-d'oeuvre inexplicablement ignoré des historiens avec Arletty, Le Vigan et Tissier. Terminons par un film mystère, connu seulement de très rares initiés (nous n'en sommes pas) : Un déjeuner de soleil, avec un Jules Berry, dit-on surprenant. Son auteur ? Marcel Cravenne, dont on ne sait rien d'autre. Cela dit, si on préfère André Malraux et la guerre d'Espagne, on aura aussi Espoir, chef-d'oeuvre rien moins qu'ignoré, mais toujours bon à redécouvrir, car multiples sont les visages du cinéma français, en son «âge d'or».

Philippe d'Hugues

source: Le Figaro du 15/10/2007

«L'Age d'or du cinéma français (1934-1939)», Cinéma Reflet Médicis III, 7, rue Champollion, 75005 Paris. Tél. : 08.92.89.28.92.

 

14/06/2008

Le grand retour de Mister Barnes

20070104_FIG000000177_350_1.jpg

Dans son dernier roman, Julian Barnes met en relief les contradictions du chevaleresque et tempétueux Arthur Conan Doyle. Crédits photo : Willens/ AP

par FRANÇOIS RIVIÈRE

source: Le Figaro Littéraire du 15/10/2007

DES NUAGES BAS survolent les toits à pignon de jolies maisons surgies d'un conte de Noël illustré par ­Arthur Rackham, tandis qu'un vent plutôt doux pour la saison agite les branches dénudées d'une rangée d'arbres derrière lesquels se devine la légendaire ­lande de Hampstead. Se promenant dans ces parages vers la fin des années 1850, Wilkie Collins y croisa une pauvre malade évadée d'un asile d'aliénés qui lui inspira ­­­ l'héroïne de son best-seller La Dame en blanc.

 
Ce quartier résidentiel du nord de Londres recèle aussi un lieu jadis cher au coeur de Bram Stoker qui y trouva, dit-on, l'inspiration de son Dracula : le cimetière de Highgate, où reposent les dépouilles d'illustres figures victoriennes... à commencer par quelques-uns des auteurs rassemblés dans l'immense bibliothèque de Julian Barnes. De George Eliot à Anthony Trollope, de George Meredith à Rudyard Kipling et H. G. Wells, s'alignent les reliures austères des oeuvres phares du XIXe siècle puis de l'époque édouardienne. Les jaquettes des romans de Virginia Woolf décorées par sa propre soeur Vanessa, ou celles des volumes d'Evelyn Waugh souvent relus par Mr Barnes depuis son adolescence offrent plus de fantaisie. Mais l'auteur du Perroquet de Flaubert est aussi, on le sait, un connaisseur éclairé de notre littérature.
Un portrait gravé d'Edmond de Goncourt ­ orne la cheminée de la vaste pièce où il reçoit ses visiteurs et dont le centre est occupé par un billard lui-même surchargé de livres et de revues. Julian Barnes a toujours aimé les livres et leurs auteurs. En 1969, l'année de sa découverte de Thérèse Raquin dans l'édition du Livre de Poche - il le possède encore et en montre la couverture fanée avec émotion -, il fait sa première rencontre d'un « écrivain professionnel ». C'est Dodie Smith, la dramaturge excentrique longtemps exilée à Hollywood et auteur des Cent Un Dalmatiens ainsi que du roman culte Le Château de Cassandra (Gallimard). Il évoquera sa figure dans Une histoire du monde en dix chapitres et demi, et il est aujourd'hui son exécuteur littéraire. Curieusement, si Rudyard Kipling, « impérialiste avéré mais écrivain d'une incroyable ouverture d'esprit », le fascine depuis longtemps, Arthur Conan Doyle occupait beaucoup moins son esprit. « Adolescent, bien sûr, j'ai dévoré tout Sherlock Holmes, mais je ne m'étais jamais intéressé à la biographie de son auteur. Il aura fallu la lecture d'un ouvrage sur l'affaire Dreyfus pour m'en faire découvrir une autre, tout aussi terrifiante et exemplaire, survenue de ce côté de la Manche. »

Barnes apprend en effet qu'en 1907 le bouillonnant ­romancier écossais s'est spontanément porté au secours d'un jeune avoué d'origine indienne, George Edalji, condamné à sept ans de travaux forcés pour avoir, dit-on, atrocement mutilé des chevaux. Libéré au bout de trois ans, Edalji clamera son innocence dans une obscure revue qui tombe entre les mains de sir Arthur. Celui-ci se mue aussitôt en détective. Flanqué du major Wood, son fidèle secrétaire, il arpente la campagne des environs de Birmingham à la recherche d'indices. Il a tôt fait de se convaincre de l'énormité de l'erreur judiciaire dont Edalji a été victime. Mais, plus que tout, le révulse l'acharnement sur le jeune Anglo-Indien d'une police haineuse qui déshonore la couronne d'Angleterre. « L'idée d'un roman a surgi en moi, confesse Julian Barnes. Deux possibilités se présentaient : soit commencer par la rencontre de ces deux hommes, de manière naturelle, soit créer le suspense de cette rencontre a priori improbable. »

L'écrivain, rompu à toutes les roueries de la fiction, a choisi de ne pas se laisser envahir par la personnalité du chevaleresque sir Arthur, mais au contraire de confronter harmonieusement les deux personnages : George Edalji, jeune tabellion intro­verti et peu sûr de lui, animé cependant d'une foi ­naïve en la justice, et le sanguin et tempétueux Conan Doyle, jouant de sa notoriété et de ses relations avec les grands du royaume. « Je n'ai que très peu triché avec la réalité. J'ai seulement imaginé que George et Arthur s'étaient retrouvés face à face non pas deux, mais trois fois. Il me fallait donner un peu plus de relief à leur relation. » Ce que sa modestie empêche Barnes de préciser, c'est que, sous sa plume, Arthur Conan Doyle et George Edalji ont pris la stature de deux inoubliables personnages de roman, dignes de ceux qui hantent la mémoire du lecteur de George Eliot et de Zola.
 
Un homme assis derrière un petit bureau

 
Nous découvrons ainsi la très émouvante passion de l'auteur de Sherlock Holmes pour sa mère - la « Mam » comme il l'appelait -, possessive au point d'avoir handicapé les rapports de son grand dadais de fils avec ses deux épouses successives. « Songez que lorsqu'il tomba amoureux de celle qui allait remplacer la pauvre Touie se mourant de phtisie, Arthur se rendit chez sa mère et lui confia des lettres enflammées de Jean Leckie en lui demandant de les détruire. Il précisa qu'elle devait les déchirer en mille morceaux et les répandre à travers son jardin ! » Arthur et George met en relief les contradictions de l'écrivain dont Barnes dit qu'il fut « un être divisé en trois : le preux chevalier du XIVe siècle toujours prêt à pour­fendre l'injustice - Edalji ne fut pas son seul combat -, l'homme de son temps, grand sportif et automobiliste, et enfin l'avant-gardiste, épris de spiritisme au point de se faire piéger par de prétendues photographies de fées... » Quant à George, il est le résultat de la pure ­intuition romanesque, guidée par quelques rares documents. « J'ai dû pratiquement inventer, ce qui fut passionnant, ce jeune homme solitaire, sûrement traumatisé par ses années de prison et qui vécut jusqu'à sa mort avec sa soeur Maud. Peu de temps après la parution de mon livre, j'ai reçu une lettre d'une femme de quatre-vingts ans me confiant qu'ayant été, en 1939, évacuée avec d'autres jeunes filles en pro­vince, elle s'était retrouvée pensionnaire chez une ­demoiselle Edalji. À leur arrivée, Miss Edalji leur avait fait visiter la maison, puis, les emmenant jusqu'au fond du jardin, avait ouvert la porte d'un cabanon, dévoilant la silhouette d'un homme assis derrière un petit bureau : »Voici mon frère*, avait-elle dit avant de refermer le battant sur celui dont j'ai fait l'un des héros de mon roman»
 
Arthur et George de Julian Barnes traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin Mercure de France, 555 p., 24,40 € . En librairie le 11 janvier.

13/06/2008

Eric Rohmer pour réenchanter le monde

astree1.jpg

De notre envoyée spéciale à Venise, Marie-Noëlle Tranchant
source: Le Figaro du 14/10/2007

Présenté en compétition à la Mostra, et très apprécié de la critique italienne, Les amours d’Astrée et de Céladon, qui arrive aujourd’hui sur les écrans français, est l’adaptation pleine de grâce et de fraîcheur du roman baroque d’Honoré d’Urfé par un jeune homme de 87 ans. Avec une allègre légèreté, Eric Rohmer nous entraîne dans une Gaule imaginaire et bucolique où deux bergers comme il n’en existe que dans les visions des poètes, Astrée et Céladon (Stéphanie Crayencour et Andy Gillet), vont vivre une idylle contrariée. Astrée se croit trahie et refuse de revoir Céladon. Le destin les réunira, mais pour ne pas s’imposer à sa belle, Céladon se déguise en fille, avec la complicité du druide qui l’a recueilli. Astrée est fort attirée par la belle inconnue... Si c’est là le dernier film de Rohmer, comme il le laisse entendre, c’est aussi l’un des plus lumineux : une sorte de «réenchantement du monde», dont le cinéaste nous livre quelques clefs.
 

Fidélité. «C’est la raison même qui m’a déterminé à faire cette adaptation : l’idée ne vient pas de moi, j’ai repris un projet de Pierre Zucca, qu’il n’a pu mener à bien avant sa mort, et film lui est dédié. Mais si je suis fidèle à la mémoire de ce cinéaste qui a beaucoup compté pour les auteurs de la Nouvelle Vague, je n’ai pas suivi son scénario, très inventif et personnel. Je suis revenu au roman, où il y a clairement cette opposition entre inconstance et fidélité, et je me suis rendu compte que l’amour fidèle était un thème majeur de mes films. Il est aussi au cœur de mon unique pièce de théâtre, où le héros n’aurait qu’un mot à dire pour dissiper un malentendu amoureux, mais ne le dit pas parce qu’il pense que la vérité doit venir non de lui mais de celle qu’il aime. Or le sujet traité par Honoré d’Urfé est très semblable. Céladon est fidèle non seulement à Astrée mais à l’ordre qu’elle lui a donné de disparaître. Il ne pourra l’aimer que lorsqu’elle le lui permettra. C’est la fidélité dans sa forme la plus radicale. Une exigence que le héros s’impose autant qu’elle lui est imposée.
La littérature a longtemps traité de la fidélité, à l’autre ou à soi-même : Balzac, Stendhal, peignent des personnages qui se tiennent à une certaine ligne. Je n’ai évidemment pas inventé cette idée, mais disons que j’essaie de la perpétuer, à une époque où elle n’a plus cours».
 

Jeunesse. «Ce n’est pas moi qui ai choisi l’âge des personnages, dans le roman ils sont encore presque adolescents. Mais il est vrai que j’ai toujours aimé montrer des jeunes gens, et je me sens à l’aise dans leur monde, peut-être parce que je me suis senti jeune longtemps après avoir cessé de l’être, qui sait, même aujourd’hui encore, d’une certaine façon. Peut-être aussi à cause d’un côté encore pédagogue, chez moi. J’aime bien former les gens, prendre des interprètes neufs, qui n’ont pas de tics et qui renouvellent la troupe d’acteurs français. La jeunesse pour moi va avec une certaine grâce et une certaine fraîcheur. On m’a fait remarquer que mon œuvre contrastait avec la noirceur qui caractérise beaucoup de films aujourd’hui. C’est un fait, j’aime la grâce et je n’ai aucun goût pour l’opacité des ténèbres ; je ne peux pas le justifier, c’est ainsi».


Beauté. «Pour moi, c’est essentiel. Je me situe à l’opposé du courant structuraliste, qui mettait entre parenthèses la beauté et le jugement de valeurs qu’elle implique, estimant qu’une pub de dentifrice vaut un poème de Baudelaire. Il ne s’agit pas d’esthétisme : il peut y avoir une beauté du sordide, comme chez Goya. Mais je pense qu’on ne peut parler d’une œuvre d’art sans parler de la beauté. J’ai intitulé un recueil de mes critiques Le goût de la beauté, parce que j’ai cherché à mettre en évidence ce qui fait la beauté spécifique du cinéma, qui ne peut être atteinte par les autres arts : l’expression d’un visage, la grâce d’un geste, la qualité évocatrice d’un décor. L’harmonie me paraît une notion très importante au cinéma, comme en musique ou en architecture. Mettre en scène L’Astrée m’a permis de montrer certains aspects de la beauté que je n’avais pas encore eu l’occasion de développer. Le vent, par exemple. Là, le hasard, un complice qui m’est cher, m’a favorisé : au moment du tournage, le vent soufflait beaucoup, faisant voler les vêtements. Or cela rejoignait sans que je l’aie voulu certaines gravures de l’époque où j’avais remarqué des écharpes flottant presque à l’horizontale, qui donnaient une légèreté aérienne».
 

Nature. «L’Astrée est un roman pastoral, par conséquent situé dans la nature, mais il ne comporte aucune description de paysage. A cette époque, la littérature ne parlait pas de la nature, comme si elle laissait ce sujet aux peintres. C’est une chance pour moi, car cela permet d’ajouter au roman une dimension qu’il n’a pas. Je n’aurais jamais pu filmer un roman de Balzac parce que ses descriptions sont déjà une mise en scène extrêmement précise. Alors que L’Astrée laisse un espace à inventer. Le roman est beau par ses dialogues, mais on peut l’enrichir en filmant. La difficulté a été de trouver une nature qui ne soit pas abîmée par la civilisation».
 

Erotisme. «Je parlerais plutôt de sensualité. Honoré d’Urfé est un catholique de la Contre-Réforme, nullement puritain, et un baroque qui a des thèmes communs avec Shakespeare, comme le travestissement. Mais il ne faut pas le voir avec les yeux d’aujourd’hui, où on a tendance à interpréter les relations de façon trouble et équivoque. Il y avait beaucoup de caresses entre filles, ou même entre hommes, sans qu’il s’agisse forcément d’homosexualité. Et le public envisageait L’Astrée ou d’autres œuvres de ce genre avec une innocence qui nous fait peut-être défaut. Je m’en suis tenu à ce qu’il décrit, et à ses propres dialogues, sans rien ajouter de mon cru. Si cela semble moderne, il y a un autre aspect de l’ouvrage qui ne l’est pas moins, c’est son féminisme. Les femmes y jouent un rôle prépondérant.